‘’Qu’il fut d’antan ou d’aujourd’hui, le japonais qui revêt un masque ne cherche pas à cacher son visage; il tente de transmuer son identité, soit pour franchir la frontière qui sépare l’homme des dieux, soit pour s’enfoncer dans la féerie de la danse, soit pour se projeter dans le monde éphémère et profond du théâtre’’. François BERTHIER. Historien de l’Art.

Les masques, qu’ils soient des vestiges des temps passés ou qu’ils soient toujours utilisés dans un contexte artistique, sont présents dans toutes les cultures du monde et ont connu des usages très diversifiés. Présentant parfois un aspect menaçant qui inspire une crainte révérencieuse, ils sont souvent des pièces d’art auxquelles l’imagination et le savoir faire de grands artisans ont donné forme.

Les plus anciens masques retrouvés au Japon datent de l’ère proto-historique que l’on appelle Jômon (-10 000 et - 300 avant notre ère). La plupart de ceux qui furent découverts par les archéologues étaient faits d’argile, sauf l’exceptionnel masque d’Ataka, unique au Japon, taillé dans un coquillage. Percés de trous sur les côtés, ils étaient destinés à être posés sur le visage; lorsqu’ils étaient de petite taille, ils faisaient d’avantage office de talismans. Pour les spécialistes, leur principale fonction était rituelle et cultuelle.

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Masque de Gigaku (procession dansée et chantée très liée au culte Bouddhique) ‘’Karura’'. Epoque Nara (710-794)

Au Japon, les masques ont en effet souvent été très liés, à travers la danse et l’art dramatique, au contexte religieux. Dès l’antiquité, ils occupent une place centrale dans de nombreux spectacles alliant danses, pantomimes, et parfois jeu dramatique. Ces formes d’art, qu’elles aient été populaires et rustiques ou bien l’apanage des grands aristocrates de cour, étaient très liées aux cultes Bouddhique et Shintô malgré leur caractère profane. Dans celles-ci, les masques, en plus de divertir, touchaient au domaine du sacré puisqu’ils permettaient au danseur ou à l’acteur de transfigurer sa personne afin de dialoguer avec les dieux ou encore de repousser les démons.

Certaines de ces formes artistiques utilisant le masque ont beaucoup évolué au fil des siècles et ont donné naissance à ce qui allait devenir le théâtre Nô. Ce théâtre traditionnel, hautement stylisé, qui présente des chroniques en vers alliées à des pantomimes dansées, donna à l’art du masque au Japon son autonomie ainsi que ses lettres de noblesse. Au XIV ème siècle, sous l’influence du grand acteur Kanze Zeami Motokiyo, le théâtre Nô se codifie et se dote d’une atmosphère unique, créée par la mise en application du concept de ‘’Yûgen’’ et dénotant donc un charme simple, discret et subtil.

Le masque de Nô, élément central du jeu dramatique, participe de cette esthétique particulière puisque l’on dit souvent que c’est lui qui conditionne l’atmosphère de la pièce. Appelé ‘’Omote’’, terme qui, en japonais, peut également servir à désigner le visage, il ne sert pas à cacher celui-ci mais a une fonction hautement révélatrice. Les masques de Nô, souvent considérés comme ayant une expression neutre lorsqu’ils sont ‘’en sommeil’’, deviennent ‘’vivants’’ lorsqu’ils sont portés par l’acteur sur scène. L’acteur de Nô, qui s’imprègne longuement de son masque avant de le jouer, quitte son être lorsqu’il le revêt afin de ne plus exister qu’à travers son personnage. Grâce aux jeux d’ombre et de lumière qui s’effectuent sur scène et à des mouvements extrêmement précis, le masque pourtant figé révèle, comme habité d’une vie propre, une palette d’émotions et d’expressions impressionnante.

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Masque de théâtre Nô ‘’Ko Omote’’ (catégorie de masques représentant des jeunes filles). Attribué à DEME Yusui ( ? -1766 )

Sous l’influence du théâtre Nô, un artisanat spécialisé dans la fabrication de masques s’est développé. Le premier sculpteur de masque spécialisé est un moine du XVI ème siècle appelé Sankôbô qui fonda trois célèbres écoles de sculptures de masques afin de perpétuer son art. Les masques de Nô, qui mesurent une vingtaine de centimètres, recouvrent seulement en partie le visage de l’acteur, laissant ainsi libre sa mâchoire. Généralement taillés dans du bois de cyprès, ils sont enduits d’une couche de céruse qui est ensuite colorée puis ils sont recouverts de laque. Les détails du visage sont peints à l’encre et les cheveux ainsi que la pilosité faciale, sont parfois fabriqués à partir de crins de cheval. A la fois réalistes et stylisés, ils doivent permettre d’identifier immédiatement un personnage et sa fonction.

Les masques japonais, s’ils ont donc principalement été utilisés dans les contextes artistiques et cultuels, ont également constitué un élément central de l’armure des guerriers à la fois pratique et symbolique puisqu’ils protégeaient mais servaient également à terrifier l’ennemi en lui donnant à voir un visage féroce. Ces ‘’Mengu’', dont il existe de nombreuses formes, sont aujourd’hui considérés et collectionnés comme de véritables oeuvres d’art.

Si la tradition artisanale de fabrication des masques a connu un déclin durant l’ère Meiji (1868-1912), elle a retrouvé son dynamisme et sa noblesse grâce à l’impulsion d’un grand maître sculpteur nommé Kitasawa Nyôi. Aujourd’hui, les masques japonais et leurs techniques de fabrication inspirent aussi bien des créateurs occidentaux de masques de théâtre que des artistes contemporains qui élaborent des masques originaux dont certains conservent des caractéristiques traditionnelles tandis que d’autres réinventent totalement la tradition grâce à des matériaux variés et des formes étonnantes.

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Masque contemporain ©大川原脩平

Sources :

BERTHIER François, Arts du Japon: Masques et portraits, Publication Orientaliste de France, 1957.

http://indexgrafik.fr/les-masques-du-theatre-no/

http://voixdumasque.canalblog.com/archives/2012/01/17/23272182.html

 

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